Approche socio-ethnographique de l’émergence d’une politique locale de jeunesse – Étude d’un processus de concertation

L‘émergence embarrassée d’une politique des jeunesses

Dans cette nouvelle livraison de Recherche sociale, Sarah Tellier propose un texte réflexif, issu de sa thèse, qui donne à voir, plus spécifiquement, les phases de la constitution d’une dynamique locale. Le projet de cette dynamique est la fabrique d’une politique des jeunesses en Ariège. Ce terme associant politique et jeunesse, demande une explication. Alors que l’on observe une relative dispersion institutionnelle qui fait plutôt penser à des politiques de jeunesse, la recherche montre un renversement des intentions des acteurs : la politique ne sera pas au pluriel car il s’agit de concevoir une politique dite intégrée. En revanche, ce sera le public destinataire qui sera considéré au pluriel, dans sa diversité de situations, de problèmes, mais aussi de capacités d’action.

Vouloir engager une politique intégrée c’est articuler en une réponse globale les différentes offres institutionnelles. Cependant la mise en œuvre d’une politique intégrée pour les jeunes ne peut réussir qu’à certaines conditions : connaître les publics concernés, identifier les partenaires, trouver la bonne échelle d’intervention, construire de la transversalité et travailler avec les jeunes. Les pages qui suivent ne présentent pas en tant que telle la conception d’une politique intégrée des jeunesses mais plutôt les aléas de l’engagement d’une concertation interpartenariale.

L’objectif de connaissance des publics est une condition basique. C’est un processus qui passe par plusieurs phases que Sarah Tellier va décrire avec précision : la photographie des jeunes, le questionnaire pour connaître les représentations des jeunes et la mise en place d’espaces de participation. La première phase est déterminante car la mise au point de la photographie permet de poser l’existence du photographe qui s’avère être un collectif. On suivra tout au long du texte les questions concrètes qui se posent : qui est sur la photo et qui tient l’appareil ?

Les réponses sont parfois embarrassées pour s’accorder sur la pertinence de poser devant le photographe. En effet, les jeunes sont perçus par les institutions, d’une part, sur la base de classes d’âge qui peuvent être extrêmement diverses et, d’autre part, sur la base de situations en apparence sans relations comme les loisirs, la santé, le judiciaire ou le scolaire. L’embarras, et le mot est sans doute faible, est également présent quand il s’agit de cerner le profil interinstitutionnel du photographe : quid, par exemple, de la présence de l’insertion professionnelle et de l’éducation ? Et, plus stratégiquement, quel équilibre trouver entre les institutions déconcentrées, les collectivités locales, le groupement interfédératif ?

Le grand intérêt est de se centrer non sur la finalité (la politique intégrée des jeunesses) mais sur l’émergence de la concertation qui s’avère une phase cruciale. Cette émergence est un processus marqué par des dynamiques parfois coopérantes mais aussi concurrentes, voire opposées. À cela s’ajoutent la prégnance et la compatibilité problématique des dispositifs avec leurs rigidités de conditions d’accès et de mises en œuvre. Et, de façon lancinante, se pose la question de la place des jeunes, toujours sollicitée mais aboutissant rarement à une expression propre et encore plus rarement prise en compte dans la durée.

Pourtant, l’énoncé de ces contraintes est documenté par un travail de terrain patient, systématique et engagé. Du fait de son statut contractuel et de la spécificité de la recherche-action, la chercheuse a été une actrice de cette émergence. Ainsi, la recherche de Sarah Tellier n’est pas une dénonciation mais un constat pour, d’une part, contribuer à la concrétisation d’un territoire éducatif et, d’autre part, actualiser une forme contemporaine de développement local.

Alain Vulbeau

Professeur émérite

Sciences de l’Éducation et de la formation à l’Université Paris Nanterre