Le dernier numéro

Tout un monde de misère. Monographies de la précarité

 

 

En titrant ce 220ème numéro de Recherche sociale « Tout un monde de misère », nous faisons référence directement et de façon assumée, à l’ouvrage que Pierre Bourdieu publia en 1993 et qui s’intitulait La misère du monde.

Jugé, en son temps, non académique de par son contenu inhabituel, cet ouvrage qui prenait à contre-pied la méthode prônée par Pierre Bourdieu lui-même[1], a rencontré dès sa parution, un important succès. La bonne audience de l’ouvrage, devenu depuis un classique, se construisit sur deux originalités : la première, résidait dans l’approche kaléidoscopique qui était proposée pour rendre compte d’un phénomène qui semblait émerger et toucher des catégories très diverses de populations. La seconde originalité, qui renforçait la dimension « dévoilement » de l’ouvrage, provenait de la forme et du volume même de l’ouvrage (1000 pages). Le corps du livre était en effet constitué principalement d’une succession d’entretiens réalisés par une équipe de 23 sociologues différents et ne faisant l’objet d’aucune analyse. Ces derniers avaient rencontré des « individus » et leur avaient fait narrer leurs parcours, leurs ressentis, leurs souffrances mais aussi leurs propres perceptions de ce qui les avaient mis « en position de misère ».

Les personnes interrogées, elles-mêmes, par l’éventail des situations et des statuts socio-professionnels qu’elles représentaient et des lieux d’où elles venaient, généraient un effet de sens qui sans être à proprement parler une analyse, incitait à la réflexion. Chaque entretien se donnait en effet, comme une histoire singulière mais aussi comme le portrait d’un représentant emblématique d’un groupe qui subissait un changement important à l’intérieur d’un modèle de société en train de basculer. Un ouvrier au chômage « représentait » la classe ouvrière et ses valeurs qui étaient remises en cause, un proviseur de lycée, un policier ou une assistante sociale travaillant dans un quartier de banlieue défavorisée ou dans une institution délaissée illustraient la manière dont les cadres sociaux de nos institutions se trouvaient fragilisés.

Depuis 1993, le vocabulaire a évolué pour désigner « la misère » ainsi que les lieux où ses victimes vivent et se concentrent. La pauvreté a été substituée à l’exclusion et l’exclusion a laissé la place à la fragilité ou à la vulnérabilité sociale. De même, les quartiers défavorisés sont devenus des « territoires en crise » ou « en déprise économique »… Le déclassement social appréhendé dans La misère du monde autour de la notion de déclin est devenu lui-même une réalité nouvelle, parfois assumé par ceux qui le vivent comme un mode de vie et un positionnement social (les tenants de la décroissance, par exemple). Parfois cela peut être plus mal vécu et renvoyer à des conditions de vie très dégradées comme à des statuts sociaux fortement déqualifiés. Ainsi, le mal-logement, les contrats de travail précaires et l’insertion tardive des jeunes dans le monde du travail, la place du fait religieux comme l’adhésion à des idéologies extrêmes étaient à peine présents dans les témoignages de l’ouvrage dirigé par Pierre Bourdieu. Leur omniprésence aujourd’hui, témoigne du glissement progressif du centre de gravité de ce à quoi renvoie le terme de « misère ».

Malgré ces évolutions, il semble que nous nous situions toujours dans le même registre conceptuel. Déjà, les différentes situations abordées dans les entretiens rassemblés par Pierre Bourdieu englobaient en effet tous les sens du terme « misère » : extrême pauvreté (économique), bien sûr, mais aussi ce qui peut faire l’objet de mépris (« misère de la pensée ») ou mais aussi ce qui relève de frustrations ou de mesquineries (les « petites misères »). La distinction qui était faite entre la « misère de condition » (les pauvres) et la « misère de position » (les déclassés) reste cependant pertinente encore aujourd’hui, mais elle s’exprime dans un registre plus radical.

Déjà 1993, et cela n’a cessé, à notre avis, de progresser depuis, les deux phénomènes ou processus se développaient mais aussi se croisaient pour se renforcer mutuellement. On parle aujourd’hui, à cet égard, pour un ensemble de populations aux contours très divers, non seulement d’exclus (de « grands exclus » même) mais aussi de « désaffiliés », ainsi que de catégories qui se fabriquent au fil du temps, au fur et à mesure que l’action publique recompose ses repères : ainsi a-t-on pu parler, par exemple, de populations « invisibles » ou de jeunes « incasables »…

Le métier de sociologue tel que nous le pratiquons au sein de FORS, un bureau d’études intervenant à la demande d’institutions mais aussi d’organismes privés confrontés à des situations concrètes de pauvreté ou de « misère », nous amène à enregistrer au jour le jour l’évolution de ces situations critiques. Nos commanditaires nous demandent très souvent de restituer nos enquêtes sous forme de « monographies ». Ce qui signifie que nous devons retranscrire ou synthétiser ces entretiens sous une forme lisible et communicable. Non sans en avoir analysé les contenus, nous rendons compte ainsi régulièrement de situations et de positions difficiles vécues par les personnes que nous sommes amenées à interviewer. Nombre de ces entretiens auraient pu d’ailleurs, sans déparer, être intégrés au corpus de La misère du monde. Il nous semblait que les témoignages et les portraits que nous voulions proposer pouvaient apparaître comme une actualisation d’une partie des phénomènes appréhendés par l’ouvrage de Pierre Bourdieu. Cela aurait pu s’intituler : « La misère du monde, vingt-cinq ans après ».

C’est en tout cas avec cette idée que nous avons fait une première compilation des entretiens que nous présentons dans cette nouvelle livraison de notre revue. Cependant, à l’examen, une différence notable avec les entretiens de La misère du monde nous est apparue et que nous n’avions pas perçue au premier abord. Nos entretiens relevaient tous de la « misère de situation » et ne concernaient pas (ou très peu) des personnes occupant une position inférieure et dégradée à l’intérieur d’un univers privilégié  (ce qui se serait apparenté à une « nouvelle » misère de position).

Ainsi, les ménages que nous avions rencontrés connaissaient des situations extrêmement difficiles qui n’avaient plus rien de marginales et qui se juxtaposaient en une nébuleuses de (publics en) marge. Il s’agissait aussi bien de SDF et de jeunes en errance que d’habitants « captifs » de leur quartier « prioritaire de la politique de la ville », que de femmes issues de l’immigration vieillissantes et isolées, de migrants récents jeunes et moins jeunes, de mal-logés qui n’ont pas accès à l’eau courante, des sur-endettés menacés d’expulsion de leur logement, de personnes âgées vivant dans un logement insalubre, de personnes durablement éloignées de l’emploi et qui survivent grâce à des secours et aux dispositifs d’aide alimentaire…

Ces situations défient directement les politiques publiques (on parle d’ « angle mort » de ces mêmes politiques publiques pour désigner l’absence de prise en charge ou même d’identification des problèmes) car elles sont parfois le résultat d’une exclusion ou d’une insuffisance de ces politiques (soit dans les possibilités d’accéder aux aides, pour les sans-papiers, soit dans le niveau de protection qu’elles proposent : avec, par exemple, des minima sociaux qui ne permettent pas de vivre dignement).

Notre ambition en présentant cette somme de portraits et d’études de cas, est de témoigner de ce que recouvrent la pauvreté et la misère depuis le début des années 2010. En creux, c’est aussi tout un champ de l’action sociale, souvent associative et caritative que nous cherchons à mettre en valeur afin de rendre compte de l’immense tâche à laquelle s’attellent les institutions sociales, les collectivités locales et de plus en plus la société civile (les entreprises, les bailleurs sociaux, le secteur associatif…).

Pour autant, nous ne souhaitons pas valoriser telle ou telle organisation ou institution, c’est pourquoi nous avons « anonymisé » autant les témoignages que les commanditaires qui étaient à l’origine de l’étude dont avons extraits les entretiens[2].

Comme cela avait été le cas pour La misère du monde, nous n’avons pas analysé ni contextualisé les entretiens proposés. La manière dont ces entretiens ont été restitués dans les rapports d’étude, a été conservée ; c’est pourquoi, peuvent se succéder des retranscriptions remises en forme, des échanges dialogués ou des synthèses d’entretiens… Le maître mot de notre démarche est la préservation de l’authenticité des témoignages avec toutefois l’« accompagnement » de quelques lignes d’introduction qui permettent de situer le contexte de l’entretien.

Par ailleurs, nous avons aussi titré ces entretiens et organisé la lecture selon un plan en trois parties afin d’en rendre plus aisé l’accès. Ce plan reprend quelques-uns des thèmes de La misère du monde (celle qui se situent aux confins de notre modèle social), à savoir :

  • Territoires de relégation et d’exclusion ;
  • En deçà du seuil de pauvreté ;
  • Au péril de sa santé ;
  • Solitude et abandon.

Avec cette livraison de notre revue, nous espérons aussi montrer la manière dont l’équipe de FORS fait de la sociologie, une sociologie qui se veut « appliquée », c’est-à-dire rigoureuse mais mise aussi au service de l’action.

Didier Vanoni

Directeur de FORS-Recherche sociale

[1] En effet, dans ce livre, il n’y pas de construction préalable de l’objet et des hypothèses ; il n’y a pas de neutralité de l’enquêteur et pas d’analyse systématique des contenus. Pour une analyse complète de cette « transgression méthodologique », on peut se référer à l’article de Nonna Mayer dans la Revue française de sociologie, 1995, 36-2, pp355-370.

[2] Nous pouvons citer ici cependant les principaux mais sans les référer à tel ou tel entretien : La fondation Abbé-Pierre, le Secours populaire, l’Union sociale pour l’Habitat, la CNAF, l’ONPES, les collectivités en charge des projets de rénovation urbaine dans le cadre du Programme national de rénovation urbaine (PNRU)…