Le dernier numéro

L’aide alimentaire (partie 2): analyse des pratiques de distribution et d’accompagnement des publics

 

Si la fourniture de denrées sous différentes formes aux ménages défavorisés est une pratique historique, ancienne, elle ne constituait pas jusqu’à récemment une « politique publique » dont le périmètre serait clairement délimité. Largement mise en œuvre par le bénévolat, portée par une multitude de structures affiliées ou non à des réseaux caritatifs nationaux, elle compose en effet un champ relativement éclaté. Pour autant, cette forme d’action sociale se distingue tant par le nombre de personnes qu’elle touche (4,7 millions de bénéficiaires en 2015[1]) que par l’ampleur des moyens humains et financiers engagés dans sa mise en œuvre[2].

Présentée comme une réponse aux besoins des personnes dont les ressources ne permettent pas l’accès à une alimentation en qualité et quantité suffisantes, l’aide alimentaire se trouve, depuis quelques années, affectée par des évolutions majeures.

Des évolutions sociales, tout d’abord, puisque le nombre de bénéficiaires comptabilisés par les grands réseaux associatifs n’a cessé de croître[3] et que leurs profils se sont singulièrement diversifiés : retraités, travailleurs pauvres ou étudiants côtoient désormais des bénéficiaires du RSA, des demandeurs d’asile et des « grands exclus » dans la file active des publics de l’aide alimentaire. En ce sens, certains chercheurs ont pu souligner que l’aide alimentaire fonctionne comme un « marqueur de pauvreté ». Etant désormais admis que les ménages défavorisés ne peuvent s’acquitter de certaines charges incompressibles ayant connu une augmentation exponentielle (celles liées au logement, par exemple), le recours à l’aide alimentaire s’est en quelque sorte banalisé, devenant une « variable d’ajustement dans la gestion de la pauvreté »[4]. Avec ces phénomènes ont émergé des questionnements nouveaux touchant à la fois à l’accessibilité de l’aide alimentaire, aux types de denrées distribuées, mais aussi plus largement à son sens et à sa fonction, dans le cadre d’une intervention sociale coordonnée en faveur des publics précaires et d’un « droit à l’alimentation ».

En parallèle, le cadre réglementaire et institutionnel qui régit l’attribution de fonds publics aux associations pour la mise en œuvre de l’aide alimentaire a également évolué, avec notamment le financement de l’aide alimentaire par le Fonds Européen d’Aide aux plus Démunis (FEAD), venu remplacer en 2014 le Programme Européen d’Aide aux Plus Démunis (PEAD). Alors que l’aide alimentaire s’inscrivait auparavant dans un cadre relativement souple et piloté de façon peu directive par les pouvoirs publics, elle doit désormais répondre à des attentes institutionnelles plus fortes, tant en termes de rendu compte de l’activité qu’en termes de gestion et de traçabilité des denrées. Elle doit également justifier d’une fonction sociale qui dépasse la simple distribution d’aliments, puisqu’il lui faut désormais répondre à l’objectif « d’accompagnement » des publics. Ainsi, le FEAD mentionne la fonction de l’aide alimentaire comme « porte d’entrée » dans un parcours d’inclusion sociale, tandis que le nouveau Projet de Loi pour une alimentation saine et durable[5], présenté en février 2018, stipule que « l’aide alimentaire est assortie d’une proposition d’accompagnement aux personnes en situation de vulnérabilité économique ou sociale ».

Dans ce contexte mouvant et soumis à de multiples tensions, les institutions ont engagé depuis quelques années différentes démarches d’études visant à mieux appréhender et à rendre plus lisible la réalité de l’aide alimentaire en France, tant au niveau de la connaissance de ses publics que de ses acteurs et de leurs pratiques.

C’est ainsi que Fors-Recherche sociale a réalisé pour le Ministère de l’Agriculture, en 2014, une étude[6] visant à analyser les profils et les attentes des ménages en situation d’insécurité alimentaire, qui approchait la question des modalités de recours de ces ménages aux dispositifs d’aide alimentaire. Par la suite, notre cabinet a approfondi cette thématique dans le cadre d’une étude[7] réalisée en 2016 pour la Direction Générale de la Cohésion Sociale, portant sur la connaissance des pratiques de distribution et d’accompagnement déployées au sein des associations d’aide alimentaire. C’est l’étude que nous choisissons de publier aujourd’hui, dans deux livraisons successives de notre revue.

Le premier de ces deux numéros (Recherche sociale, N° 221) est consacré à une analyse transversale du champ de l’aide alimentaire. Après avoir qualifié les contours et les modalités de mise en œuvre de cette aide au plan national, il apporte un éclairage sur les caractéristiques des organismes qui pratiquent l’aide alimentaire, s’efforçant d’en distinguer les points communs et les divergences. Analysant les résultats d’une enquête par questionnaire, il dresse ainsi une typologie des organismes habilités pour la réalisation de l’aide alimentaire en Ile-de-France.

S’appuyant sur une enquête qualitative de terrain réalisée dans plusieurs associations d’aide alimentaire en Ile-de-France, le second numéro (Recherche sociale N° 222) décrit plus finement l’articulation parfois complexe entre la distribution d’aliments et l’accompagnement des publics qui bénéficient de l’aide alimentaire. A partir d’une analyse des modalités concrètes de distribution, des relations qui se nouent entre bénévoles et bénéficiaires, des attentes de ces derniers et des contraintes auxquelles se confrontent les structures, il éclaire ce que recouvre la notion d’accompagnement « autour et en lien avec l’aide alimentaire », mais aussi quelles en sont les réalités, les atouts et les limites.

Florence Brunet

FORS-Recherche sociale


[1]Selon les données comptabilisées par les 4 principaux réseaux associatifs de l’aide alimentaire : Restos du Cœur, Croix Rouge Française, Secours Populaire Français et Fédération Française des Banques Alimentaires.
[2] Le montant total des moyens engagés dans la réalisation de l’aide alimentaire est particulièrement complexe à établir. Un rapport de la Cour des Comptes, réalisé en 2009, établissait à 1 milliard d’euros environ le coût annuel total de l’aide alimentaire, dont la moitié environ liée à la valorisation du bénévolat (Rapport sur les circuits et mécanismes financiers concourant à l’aide alimentaire en France, septembre 2009).
[3] Selon le rapport de la Cour des Comptes, ils étaient 2,6 millions en 2008.
[4] Pour citer les termes de Dominique Paturel, chercheure à l’INRA.
[5] Projet de Loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable, N° 627, 1er février 2018
[6] « Inégalités sociales et alimentation : quels sont les besoins et les attentes des personnes en insécurité alimentaire et comment les dispositifs d’aide alimentaire peuvent-ils y répondre au mieux ? », Ministère de l’agriculture (DGAL) et FranceAgrimer (2015).
[7] “Etude portant sur les modalités de distribution de l’aide alimentaire et d’accompagnement aux personnes développées dans ce cadre”, Direction Générale de la Cohésion Sociale, Bureau Accès aux droits, Insertion et Economie Sociale et Solidaire, 2016.